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Tout le monde se sent impuissant en ce moment. Et pourtant, chaque action compte.

Tout le monde se sent impuissant en ce moment. Et pourtant, chaque action compte.

Tout le monde se sent impuissant en ce moment. Et pourtant, chaque action compte.

Entretien par Jonas Mayeur, janvier 2026
Traduit du néerlandais, version originale ici

Les précédentes pièces Handle with Care et Thanks for Being Here étaient de chaleureuses odes aux spectateur·rices, les véritables héros et héroïnes de la salle de théâtre où tant de choses sont possibles. Avec SUMMIT, sans doute la pièce la plus politique de sa riche œuvre, Ontroerend Goed tourne résolument son regard vers l’extérieur. Là où le monde souffre d’une multitude de crises et où l’impuissance menace de nous submerger collectivement.

 

Trois semaines avant la première, vos principaux éléments de décor, les sièges de théâtre vintage sur scène, sont remis en question, comme je viens de le constater pendant la répétition. C’est osé !

Charlotte De Bruyne : Trois semaines avant la première, on peut encore tout faire. Ou ne rien faire. Je trouve que c’est un moment très agréable. On peut encore donner une autre orientation au spectacle, même si c’est la dernière occasion de le faire.

Alexander Devriendt : Oser, c’est « vintage » Ontroerend Goed. Nous savons ce que nous voulons raconter, mais nous nous demandons toujours si cela sera bien reçu par le public. Cette semaine, nous avons organisé des répétitions ouvertes au public, tout le monde était le bienvenu. C’est dans notre ADN, nous ne voulons pas créer quelque chose qui nous plaît mais qui n’apporte pas grand-chose au public.

 

Bien plus que vos précédents opus, Thanks for Being Here (2024) et Handle With Care (2025), SUMMIT vous tourne davantage vers l’extérieur. D’où vient ce changement ?

Charlotte : Pour nous, ce n’est pas un changement, mais une suite logique. Les spectacles communiquent entre eux. Après la crise du coronavirus, nous avons ressenti le besoin de créer un lien entre nous et le public, et entre les spectateur·rices. Bien sûr, le monde était déjà en feu en 2024, mais nous voulions nous imprégner de cet univers chaleureux et alternatif que peut être le théâtre. Dans SUMMIT, la réalité s’est beaucoup plus immiscée, nous avons laissé la peur entrer dans la salle de répétition.

Alexander : Le monde traverse de multiples crises. La situation semble pire que jamais, et c’est peut-être vraiment le cas. Tout cela est terriblement accablant. Si vous suivez l’actualité, vous n’avez aucun mal à vous sentir totalement impuissant. C’est de cette impuissance que nous sommes partis.

L’idée originale de SUMMIT était de permettre au public de participer à une réunion au plus haut niveau diplomatique. Nous voulions partir de la question suivante : que feriez-vous différemment si vous étiez à la table des négociations à Davos ou à l’ONU ? Pour passer ainsi de l’impuissance au pouvoir. Mais très vite, cela nous a semblé être une forme de tromperie, quelque chose d’utopique. En tant que citoyen·ne, vous n’avez pas la moindre influence sur ce qui se décide à Davos. Avec Fight Night, nous avons créé en 2014 un spectacle dans lequel nous avons fait ressentir aux gens le pouvoir qu’ils ont en tant qu’électeur·rices. Nous ne pourrions plus jamais créer cette pièce aujourd’hui. Nous vivions alors dans un monde totalement différent. La démocratie était encore assez claire, Obama était au pouvoir aux États-Unis, il y avait encore une certaine décence politique. Tout cela a disparu aujourd’hui. Le monde est devenu tellement plus complexe.


En même temps, SUMMIT n’est pas un spectacle nihiliste, il ressemble même à un appel à la résistance. Où se trouve donc le pouvoir des citoyen·nes « ordinaires » ?

Alexander : En fin de compte, on en revient à la force du nombre. Le pouvoir des citoyen·nes réside dans tout ce qu’ils font, dans chaque acte de beauté ou de connexion. Dans le partage de la beauté avec le monde, même dans le fait de mettre son téléphone portable de côté. Si vous faites cela, vous ne voyez que de belles choses.

 

N’est-ce pas naïf de détourner le regard de toute cette horreur et de cette décadence ?

Alexander : Ce n’est pas tout noir ou tout blanc. Il ne s’agit pas de vivre dans le déni total ou de tout laisser entrer si fort que cela vous paralyse. Je ne dis pas qu’il n’y a rien de grave, mais il y a au moins deux réalités. Et elles doivent pouvoir coexister. C’est déjà un combat qui vaut la peine d’être mené.

En tant qu’artiste, on a l’habitude de prendre de la distance par rapport à son sujet. C’est nécessaire pour pouvoir en parler de manière pertinente. En tant que citoyen·ne, on peut aussi adopter ce regard. Essayer de voir toutes ces catastrophes sous un angle légèrement différent pour trouver de petits moments où l’on peut respirer, où l’on peut s’évader, où l’on n’est pas paralysé, mais où l’on sent qu’il est encore possible de penser autrement et d’agir.

Charlotte : Ce sont ces moments qui rendent la résistance possible.

Alexander : Nous appelons cela des poches d’oxygène ou des poches de résistance. L’art est aussi une telle bulle. Nous venons au théâtre, non pas pour oublier complètement le monde, au contraire, mais pour pouvoir y respirer un instant. Ensemble.

 

Ce qui est formidable, c’est que vous laissez vraiment au public le choix de se laisser emporter ou non par votre imagination. Il n’y a pas de machines à fumée dans SUMMIT, pas de jeux de lumière complexes, les costumes sont sobres...

Alexander : C’est en allant à l’essentiel que l’on montre le mieux la puissance du théâtre. Il suffit de peu pour éveiller l’imagination.

Charlotte : Alexander dit à chaque répétition qu’il faudrait peut-être quand même une machine à fumée. Mais elle n’arrive jamais.

Alexander : « Low-tech », c’est ce que j’ai dit délibérément aux technicien·nes. Les spectateur·rices ont ainsi la possibilité de sentir qu’ils et elles participent directement dans une large mesure à la création du spectacle.

Charlotte : Le spectacle commence avec un seul acteur et un seul mot. C’est un rappel du fonctionnement du théâtre, à la fois simple et puissant. Cela m’apporte beaucoup de réconfort, de commencer par le commencement. En même temps, énoncer une évidence est bien sûr aussi quelque chose de très humoristique. En tant qu’ acteur·rice, on peut y mettre beaucoup de tension.

 

Dans cette pièce, on sent que ce n’est pas seulement le monde qui est sous pression, mais aussi le théâtre lui-même.

Alexander : Oui, c’est vrai. Ici aussi, à Gand, où la nouvelle municipalité réduit considérablement les dépenses culturelles. Je ressens une sorte d’étrange résignation chez les gens à ce sujet. C’est la énième mesure d’économie, nous le savons bien, mais en même temps, nous trouvons que ce n’est pas si grave. Cela aurait pu être pire, pensons-nous. Nous comprenons que chacun doit faire sa part, etc. Mais parfois, on ne se rend compte que quelque chose est en danger que lorsqu’il est trop tard.

 

Peut-être que les gens ne se sentent tout simplement pas concernés par la menace qui pèse sur le théâtre. Les soins de santé, l’enseignement... il y a suffisamment d’autres domaines qui ont besoin d’argent.

Alexander : Charlotte et moi connaissons des gens du théâtre qui sont en prison en Russie à cause de leur boulot. Et Trump s’en est aussi pris très vite à la culture. Apparemment, la culture est assez importante pour qu’on la combatte.

On peut se demander si les économies réalisées dans notre pays font également partie d’un plan plus vaste. Probablement pas. Il s’agit sans doute davantage d’un manque de connaissance de l’importance de l’art. Mais est-ce moins grave ou pire ? 

Charlotte : Il est effectivement dangereux de ne pas défendre l’art. Car qu’advient-il d’une société qui n’a plus de tribune libre ?

 

Le théâtre est-il également menacé parce que le public est devenu hypersensible ? Les « trigger warnings », qui avertissent du caractère potentiellement choquant de certaines scènes ou images, prennent de plus en plus d’importance, au grand dam de certain·es metteurs et metteuses en scène.

Alexander : Les temps ont changé et ce qui est formidable avec le théâtre, c’est qu’il évolue avec eux. Le théâtre est très proche de la société. Ontroerend Goed a longtemps été connu pour être provocateur, mais le magazine britannique The Stage nous a récemment cités en exemple pour notre manière attentionnée de traiter notre public. Sommes-nous trop sensibles ? Je ne pense pas. Nous tenons davantage compte de la diversité de notre public.

D’ailleurs, les avertissements sont importants, mais ils ne vous déchargent pas, en tant que créateur·rice, de votre responsabilité envers votre public. Ce n’est pas aussi simple que cela. Vous ne pouvez pas les utiliser comme excuse pour faire n’importe quoi sur scène.

Charlotte : Une partie de la responsabilité incombe à l’artiste, mais aussi au public. En tant que spectateur·rice, que voulez-vous voir ? Que ne voulez-vous pas voir ? Dans quelle mesure êtes-vous responsable de vos émotions ? À qui la faute si vous vous sentez offensé ? C’est un débat passionnant.

 

Où voyez-vous Ontroerend Goed dans cinq ans ?

Charlotte : En tant qu’artiste, on ne peut pas vraiment répondre à cette question. Le cœur même de la pratique artistique consiste à réfléchir à ce que l’on ressent aujourd’hui et à le traduire. Vous nous demandez en fait comment nous nous sentirons dans cinq ans, alors que le monde change plus vite que jamais.

Alexander : Si Kamala Harris avait été élue à la place de Trump en 2024, nous vivrions aujourd’hui dans un monde complètement différent. Et il ne s’agissait que de 50 000 voix dans quelques États. Cela montre bien que chaque action compte.

févr

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